Mondialisation
et crises financières en Amérique latine
Groupe de travail II
IIe Assemblée plénière
Panama, 20-21 février 2003
Table des matières
Mondialisation et crises financières en Amérique latine
Par Roberto Frenkel
LAmérique
latine après trois décennies de mondialisation financière
Le processus moderne de
mondialisation financière se déroule depuis maintenant trois
décennies. Ses débuts remontent à 1971-1973, date à
laquelle les États-Unis ont mis fin à larrimage du dollar
à lor et à laquelle également les principaux pays
développés ont fait flotter leurs monnaies. Labandon
du système des taux de change fixes qui était en vigueur depuis
les accords de Bretton Woods a entraîné le transfert du risque
de change au secteur privé et a stimulé le développement
des marchés des changes et des marchés dérivés.
Un autre repère initial est laugmentation
du prix du pétrole décidée par lOPEP en 1973. La
première crise pétrolière a provoqué de grands déséquilibres
financiers, quil a fallu financer. Le marché des « eurodollars »
a enregistré alors une forte hausse de la demande, tandis que lexcédent
des pays exportateurs de pétrole lui fournissait une quantité
considérable de liquidités.
La mondialisation financière est un processus
historique à deux dimensions. Lune delles, la mondialisation,
est représentée par le volume croissant des transactions financières
par-delà les frontières. La seconde est la série de réformes
institutionnelles et juridiques qui ont été menées pour
libéraliser et déréglementer les mouvements internationaux
de capitaux et les systèmes financiers internationaux.
Les progrès quantitatifs et les changements institutionnels
et légaux se sont mutuellement stimulés. La concurrence des
marchés des capitaux a été un important moteur de ce
mécanisme. La baisse du coût des intermédiaires internationaux
déréglementés a entraîné la réduction
des coûts et de la réglementation dans chaque pays. Les nouvelles
opportunités offertes dans quelques pays ont provoqué la déréglementation
des transactions entre pays. Les réformes et laugmentation
des flux de capitaux se sont considérablement accélérées
dans les années 90.
Lintégration financière croissante
continue dimpliquer surtout les pays développés. Néanmoins,
il faut signaler que les grandes économies de lAmérique
latine se sont, dès le début, ralliées au processus de
la mondialisation. Le Brésil tout dabord, puis le Mexique,
le Venezuela, lArgentine et le Chili ont reçu dimportants
capitaux dans les années 70. Ces deux derniers pays, avec lUruguay,
ont alors lancé de spectaculaires réformes de libéralisation
qui ont anticipé celles qui se généraliseraient plus
tard dans les années 90.
La participation de la région dans la mondialisation
financière a connu une interruption en raison de la crise de la
dette dans les années 80. Cette crise a duré huit ans, au
cours desquels le financement volontaire sest épuisé.
Puis, dans les années 90, lAmérique latine sest
vigoureusement ralliée une nouvelle fois au processus, en menant
des réformes draconiennes et en attirant des flux croissants de
capitaux dont la tendance sest parfois inversée. Tout comme
le moratoire mexicain de 1982 signale le début de la crise de la
dette, la signature du premier accord Brady par le Mexique marque le
commencement de la période qui se poursuit actuellement.
Le
positionnement financier dans la « décennie perdue »
La première période
dafflux de capitaux vers les économies en développement
sest brutalement arrêtée en raison des profondes crises
financières externes des années 1981 et 1982. À ces crises
succédèrent la nationalisation dune grande partie des
dettes privées externes par le biais de divers mécanismes
nationaux - et létablissement dun arrangement institutionnel
en vertu duquel le financement externe de chaque pays devait découler
des négociations avec les banques créancières et le FMI.
Durant ce laps de temps, la région a fonctionné sous un régime
caractérisé par deux phénomènes : i) le financement
externe était restreint; ii) les créanciers et les organismes
financiers multilatéraux ont généralement imposé,
par voie de négociation, des transferts nets à lextérieur
dune ampleur macroéconomique importante. Par conséquent,
on ne peut pas dire que la région sest soustraite au processus
de mondialisation dans les années 80. En effet, elle était,
pratiquement, dans limpossibilité dattirer de nouveaux
financements volontaires, mais elle a continué à être
fortement liée au système international en assurant le service
négocié des dettes contractées lors de la période
précédente.
Plus tard, par suite de son insertion rapide dans
la mondialisation financière et de la catastrophe économique
à laquelle celle-ci mena, diverses économies de la région,
surtout les plus grandes, ont abordé la nouvelle période de
montée des capitaux dans les années 90 en supportant une dette
extérieure considérable.
Événements
et idées dans les années 90
Après sa réinsertion
du début des années 90, la région a traversé une
période de montée des flux de capitaux qui sest abruptement
terminée avec la crise mexicaine. La période de recul a été
courte et a été suivie dune nouvelle montée mais,
cette fois-là, les investissements étrangers directs (IED)
y ont beaucoup contribué. Ce comportement cyclique semble sêtre
dissipé avec la crise asiatique, comme nous le verrons ci-dessous.
Lors de la première montée, durant les années
90, on se croyait généralement au tout début dune
longue période de croissance des flux de capitaux vers les marchés
émergents, par suite dun continuel approfondissement financier
sur le plan international. Cétait en effet le diagnostic
de base des organismes multilatéraux et des gouvernements de la
région, opinion que partageaient généralement les investisseurs
et les intermédiaires internationaux. On pensait que le processus
conduirait, sans interruption, à lintégration complète
des marchés émergents dans un marché mondialisé.
On écartait tout simplement la possibilité dune crise.
Quant à la possibilité de fuites massives des capitaux comme
celles qui se sont manifestées par la suite, on en parlait encore
moins.
Lextension et lampleur de la première
montée des investissements dans les années 90 étaient
dues au fait que les investisseurs en sous-estimaient les risques, ce
qui a contribué à lenvergure des flux de capitaux, tel
un effet Pygmalion. La crise mexicaine et ses répercussions ont
mis en évidence les risques et la volatilité des investissements.
Mais elles ont aussi démontré la possibilité et lefficacité
dune intervention internationale dune envergure inédite,
qui a permis au Mexique et à dautres pays touchés par
la contagion, principalement lArgentine, dhonorer tous leurs
engagements financiers. Les conditions étaient propices à
un nouveau boom des investissements, qui sest intensifié
jusquà la crise asiatique.
Après
les crises en Asie, en Russie et au Brésil
Une fois surmontées
les crises en Asie, en Russie et au Brésil, on a commencé
à sapercevoir que le processus dintégration financière
internationale évoluerait de façon cyclique, si bien quil
fallait sattendre à une nouvelle montée des investissements.
Cest ce que pensaient, par exemple, les autorités économiques
du gouvernement qui prit le pouvoir en Argentine à la fin de 1999.
Cet optimisme a été encouragé par le caractère relativement
bénin de la crise brésilienne et par lefficacité
de lintervention des organismes internationaux pour éviter
la cessation de paiement dans la plupart des cas.
Néanmoins, dautres faits indiquaient que
le processus avait pris une nouvelle tournure. Dune part, les
entrées nettes de capitaux nont pas repris après la
baisse enregistrée en 1998. Dautre part, la prime de risque
de certains pays qui étaient en mesure dinfluer sensiblement
sur le risque moyen des pays émergents - et aussi celle de quelques
pays dont la dette était inférieure est demeurée
systématiquement élevée au-dessus dun niveau
équivalent au double des primes en période de montée
des investissements. Cela a également mis en évidence des
aspects innovateurs de la dynamique des prix. Les primes de risque et
les mouvements privés de capitaux ont fluctué au rythme des
nouvelles formes de contagion, aggravant ainsi la contagion provoquée
par les crises nationales. Citons, par exemple, les effets de la hausse
du prix du pétrole et les effets de leffondrement du NASDAQ,
en 2000 et 2001.
Le recul des flux de capitaux et les innovations de
leur dynamique se sont manifestés en même temps que dautres
changements importants en rapport avec le climat qui prédominait
dans les années 90. Ces changements coïncidaient avec la fin
de la longue période dexpansion de léconomie des
États-Unis qui avait suscité lespoir dun processus
de croissance continue, sans épisodes de récession. Ces attentes
sétaient rationalisées par suite des innovations que
la « nouvelle économie » était censé introduire
dans la dynamique macroéconomique des États-Unis.
En outre, cela a coïncidé avec larrêt
de linflation des prix des actions du secteur de la technologie
et leur important effet de richesse négative. Cette inflation est
apparue parallèlement avec laugmentation des marchés
émergents, ces deux types dactifs constituant, à un
moment donné, lensemble des nouvelles opportunités dinvestissement
très rentables. Leffet modérateur de la demande relative
aux actifs des marchés émergents par suite de la révision
à la baisse des rendements et en raison des pertes causées
par la chute des prix des actions de la « nouvelle économie »
a encore contribué à lincertitude grandissante.
En ce qui concerne loffre dactifs, les
rôles des marchés émergents régionaux ne sont pas
aussi flatteurs quau début des années 90. Le secteur
externe des pays et, en même temps, la capacité de remboursement
de leurs dettes extérieures ont évolué tout au long de
la décennie, surtout par suite du processus de mondialisation.
Le positionnement international des économies sest modifié.
La contrepartie des flux nets de capitaux a été la croissance
de la proportion de capitaux étrangers ainsi que la croissance
des dettes internationales publiques et privées. Cela représente,
dans le compte courant de la balance des paiements, une croissance continue
des revenus de sources externes. Dans quelques cas pertinents, la croissance
du compte des revenus de capitaux na pas été compensée
par la croissance des exportations nettes, ce qui a provoqué des
déficits structurels du compte courant. Une part importante des
problèmes auxquels sont confrontés ces pays résulte précisément
de cette discordance entre les positionnements financier et commercial
dans léconomie mondiale.
Les pays très endettés nécessitaient,
à la fin des années 90, des fonds pour être en mesure
de reconduire leurs dettes et pour couvrir le déficit du compte
courant, principalement déterminés par le service du capital
(intérêts et bénéfices). Le déficit de la balance
commerciale a diminué par rapport au déficit croissant des
comptes des services financiers et factoriels. Cette tendance nest
pas uniforme dans la région, mais en 2001 elle était
caractéristique de pays tels que lArgentine et le Brésil,
qui représentaient une proportion élevée de la
dette des pays émergents et de ceux de lAmérique latine.
À la fin de 2002, lArgentine se déclare en état
de cessation de paiement et le marché des nouveaux emprunts est
fermé au Brésil.
Les
crises de l étape précédente
Au cours de la nouvelle étape qui débute
dans les années 90 divers pays latinoaméricains ont traversé
des crises externes et financières dont les effets réels ont
été spectaculaires. Ces crises se traduisent généralement
par des coûts économiques et sociaux élevés ainsi
que par un recul de la croissance. La contagion régionale est un
autre effet significatif. La crise dans un pays se répercute négativement
sur le prix du financement et les flux de capitaux dautres pays.
Ce phénomène sest manifesté pour la première
fois lors de la crise mexicaine de 1994-1995. L« effet tequila »
sest répercuté sur la région et sur dautres
marchés émergents, et il a entraîné la crise argentine
de 1995. La contagion sest amplifiée à partir de 1997,
la crise asiatique de 1997-1998 et la crise russe de 1998 se répercutant
à léchelle mondiale.
Les crise du Mexique (1994-1995), de lArgentine
(1994), du Brésil (1998-1999) et, récemment, de lArgentine
(2001-2002) se sont déclenchées dans les pays qui avaient
attiré les flux de capitaux les plus importants dans les périodes
précédentes. Ces pays représentent les grandes économies
de lAmérique latine et les grands marchés émergents
qui sont apparus dans la région.
Un examen rapide des cas mentionnés suffit pour
faire ressortir quelques traits communs des contextes institutionnels
et de la politique économique dans lesquels sont apparues les crises :
1) le taux de change nominal était fixe ou quasi fixe; 2) le taux
de change réel était élevé; 3) il nexistait
pratiquement aucun obstacle au mouvement des flux de capitaux; 4) les
afflux de capitaux de la précédente période de montée
étaient dune grande ampleur par rapport aux marchés
nationaux de largent et des capitaux qui existaient auparavant;
5) les systèmes financiers internationaux lors de la montée
des investissements étaient faiblement réglementés et
laxistes3.
En analysant plus en détail les expériences
en question, on constate dans tous les cas, outre les caractéristiques
mentionnées, une dynamique macroéconomique cyclique, avec
une tendance initiale à lexpansion suivie dune période
de stagnation ou de récession, une fragilité financière
et externe croissante et, enfin, la crise financière et cambiaire.
Léconomie de lArgentine a traversé ce cycle
deux fois dans la décennie, parce que le régime de convertibilité
a survécu à la crise de l« effet tequila » en
1995. Par la suite, léconomie argentine a connu une autre
brève période dexpansion soutenue par une nouvelle recrudescence
des entrées de capitaux qui sest prolongée jusquà
la crise asiatique. Le point dinflexion de ce second cycle est
apparu en 1998.
Les contextes institutionnels et de politiques macroéconomiques
dont nous avons déjà énuméré les caractéristiques
sont apparus du fait de lapplication de programmes qui combinaient
des réformes telles que louverture commerciale ainsi que
louverture et la libéralisation du compte de capital
assorti de privatisations, de réformes fiscales et de mesures de
réglementation sur dautres marchés avec des politiques
macroéconomiques anti-inflationnistes dans lesquelles le taux de
change fixe ou quasi fixe jouait un rôle crucial. Le Mexique a
mis en uvre un programme de ce genre en 1988, lArgentine
en 1991 et le Brésil en 1994.
Les
expériences du cône Sud
Nous avons dit ci-dessus
que quelques-unes des premières expériences régionales
dinsertion financière internationale des années 60
celles de lArgentine et du Chili avaient devancé les
modèles qui se généraliseraient dans les années
90. Les fameuses « expériences de libéralisation du cône
Sud » combinaient des réformes financières et commerciales
draconiennes avec des ensembles de mesures macroéconomiques assortis
dun taux de change préétabli et dune politique
monétaire passive. Les réformes comprenaient louverture
et la réglementation des flux de capitaux, la libéralisation
du marché financier local et louverture commerciale. Létablissement
au préalable du taux de change (tablitas) visait à réduire linflation. Ces
expériences en matière de politique financière entraînèrent
des processus douverture et de réglementation financière
et commerciale qui se sont développés dans des contextes de
taux de change fixe et élevé.
Dans ces expériences des années 70 on retrouve
le même ensemble de conditions locales et dexpansion des
flux de capitaux que dans les cas critiques des années 90. En outre,
les processus auxquels ont donné lieu les expériences du cône
Sud sont semblables à ceux qui ont entraîné les crises
du Mexique, du Brésil et de lArgentine des dernières
années. Bien que la durée des expériences des années
70 ait été inférieure à celle des expériences
récentes, la dynamique macroéconomique accuse le même
cycle de hausse, de fléchissement et de crise.
Le Chili a lancé son programme en 1977 et lArgentine
en 1978. Vers la fin de 1979, quand la politique monétaire des
États-Unis a fait grimper les taux dintérêt, lArgentine
et le Chili accusaient déjà une dette extérieure élevée
et dimportants déficits de leurs comptes courants. À
partir de ce moment, les hausses des taux dintérêt internationaux
ont encore contribué à leur fragilité externe. Les crises
ont éclaté peu de temps après. Le régime des changes
sest effondré en Argentine au début de 1981 et au Chili
en 1982. Les marchés financiers extérieurs se sont fermés
aux deux économies en 1982 et, dans les deux cas, des opérations
massives de sauvetage des systèmes financiers locaux ont été
mises en uvre avec un coût fiscal élevé. Les deux
économies ont alors connu une sévère récession.
La hausse des taux dintérêt internationaux
à la fin de 1979 a eu un effet daccélération, comme
nous lavons déjà dit. Néanmoins, les expériences
font apparaître un cycle endogène, avec un point dinflexion
et une phase ultérieure de fléchissement qui émergent
indépendamment du cycle de lévolution des taux dintérêt
internationaux. Comme dans les cas les plus récents, ce cycle influe
sur le système financier national, sur lévolution des
comptes externes et des réserves ainsi que sur la croissance de
la dette.
La référence aux expériences du cône
Sud se justifie pour diverses raisons. Ni le déficit fiscal ni
lexistence de garanties publiques relativement aux dépôts
bancaires ce qui pourrait provoquer un « risque moral »
- nont joué de rôle significatif dans les crises. Ces
deux caractéristiques existaient en Argentine, mais le Chili accusait
un excédent fiscal et la garantie des dépôts bancaires
avait été supprimée dans le but explicite de rendre le
système financier plus efficace et moins risqué.
Le FMI a vigoureusement appuyé ces expériences
de politique monétaire. En 1980 et en 1981, quand les comptes externes
du Chili ont accusé des déficits élevés du compte
courant, le FMI a déclaré que cette situation ne devait pas
être une source de préoccupation tant quil nexisterait
pas de déficit fiscal en contrepartie ce qui était
alors le cas pour le Chili. Le FMI a prononcé le même diagnostic
par la suite à légard du Mexique en 1994. Dans les deux
cas, ce diagnostic se fondait sur largument que le comportement
rationnel du secteur privé garantissait laffectation efficace
des prêts en provenance de lextérieur ainsi que le remboursement
de ceux-ci.
La crise des expériences du cône Sud a provoqué
un important impact intellectuel. Le cas du Chili a été particulièrement
frappant parce que ce pays présentait toutes les caractéristiques
qui devaient lui garantir le succès et la stabilité, selon
la théorie en vogue sur laquelle reposaient les politiques. Les
expériences sappuyaient sur une version de lapproche
monétaire moderne de la balance des paiements, qui avait fait son
apparition à lUniversité de Chicago lors de la récente
reprise du marché mondial des capitaux.
Les travaux et débats relatifs aux expériences
du cône Sud ont suscité toute une littérature économique,
quon a appelée la sequencing literature. La conclusion
principale de cette littérature est que les crises furent le résultat
dune suite inappropriée de réformes. Essentiellement
, les crises avaient été provoquées par ladoption
prématurée de louverture du système financier.
La politique recommandait que les marchés des capitaux ne souvrent
que lorsque léconomie serait stabilisée, quelle
serait ouverte au commerce international et quelle disposerait
dun robuste système financier. Cest-à-dire, à
la fin de lapplication dune suite de politiques celles
qui seraient à la base du consensus de Washington et seulement
après que les premières réformes produisent pleinement
leurs effets escomptés.
Ces observations mettent en évidence le fait
que dans la première moitié des années 90, lorsque les
capitaux ont recommencé à affluer, il existait suffisamment
dexpériences historiques, de travaux analytiques et de recommandations
de politique pour pouvoir examiner les processus qui étaient alors
mis en uvre au Mexique et en Argentine. Les expériences tentées
dans le cône Sud avaient eu lieu à peine une décennie
auparavant et avaient fait lobjet de nombreuses analyses. Néanmoins,
le souvenir de ces cas et les leçons tirées de ceux-ci ne
sont pas apparus au FMI, ni dans le travail des analystes des marchés,
ni dans une grande partie de la littérature spécialisée.
Il est dautant plus frappant que les expériences du cône
Sud et la sequencing literature" avaient été laissées
de côté par quelques-uns de ceux qui avaient activement participé
à ce débat et avaient contribué à la littérature,
pour ensuite occuper dimportants postes dans la nouvelle étape
(par exemple, Mme Anne Krueger (actuelle directrice générale
du FMI) et M. Sebastian Edwards (ex-économiste en chef de la
Banque mondiale pour lAmérique latine)). Dans linterprétation
conventionnelle qui sest établie après la crise mexicaine,
cela aurait été aussi surprenant quun éclair un
jour ensoleillé.
La
dynamique cyclique qui conduit aux crises
Au point de départ
du cycle caractéristique des années 70 et 90 se trouve la
combinaison des programmes locaux et de laugmentation des flux
de capitaux vers les marchés émergents. Cest précisément
labondance de financement international à faible coût
qui rend viables ex
ante les trains de mesures politiques.
Le lancement des programmes est suivi dentrées
massives de capitaux et dune première phase daccumulation
de réserves et de hausse des taux de croissance de la monnaie et
du crédit. La demande intérieure connaît une forte expansion
et les prix des actifs réels et financiers, comme les propriétés
foncières, les immeubles et les actions. Les effets sur les prix
des actifs et sur les flux dargent et les emprunts sont très
importants étant donné que les flux de capitaux sont élevés
proportionnellement aux marchés locaux. Les systèmes financiers
et les marchés de capitaux locaux sont relativement petits et peu
diversifiés. Le nombre dactifs est faible et le niveau de
transactions bancaires est limité. Le système financier local
administrait auparavant peu de ressources et nest pas prêt
à allouer efficacement des crédits massifs en expansion. Pour
la même raison, la capacité de surveillance des autorités
est réduite dans un système qui se développe rapidement,
tant en volume que par le nombre dintermédiaires. Avec un
taux de change nominal fixe ou quasi fixe qui jouit initialement dune
grande crédibilité, les investissements en actifs locaux sont
très rentables en dollars. Les placements en actifs locaux financés
par une dette en devises internationales sont très attrayants.
Le taux de change réel était initialement
élevé ou tend à sélever lors de la phase dexpansion
parce que linflation est supérieure à la somme des taux
de dévaluation préétablis (zéro dans les cas de
taux de change fixe) et du taux dinflation international. La pression
de la croissance rapide de la demande sur les secteurs des activités
non négociables contribue à cette hausse.
Par suite de la hausse des taux de change, de louverture
commerciale et de lexpansion de la demande interne, les importations
augmentent rapidement et le déficit commercial saccentue.
Par ailleurs, le déficit du compte courant tend à la hausse,
plus lentement au début et plus rapidement par la suite, à
mesure que la dette extérieure saccroît et quaugmente
le stock de capitaux étrangers investis dans léconomie
par lintermédiaire des IED. Les prix relatifs font dévier
les investissements réels vers les secteurs des activités
non négociables. Par conséquent, dans la balance du compte
courant, les revenus croissants en devises internationales des IED ne
sont pas contrebalancés par une augmentation des exportations.
Lévolution des comptes des opérations
avec létranger et des réserves définit un aspect
du cycle. Dune part, il y a accroissement continu du déficit
du compte courant, dautre part les flux de capitaux peuvent subir
des changements radicaux. À un moment donné, le déficit
du compte courant est supérieur aux entrées de capitaux. Les
réserves atteignent alors leur maximum puis diminuent, entraînant
une réduction de largent et du crédit. Néanmoins,
le cycle nest pas exclusivement déterminé par cet élément
mécanique : lampleur des flux de capitaux nest pas une
donnée exogène. Les décisions de portefeuille des agents
locaux et externes par rapport à la proportion dactifs locaux
- la partie du portefeuille de lagent exposée au risque-pays
ou au risque de change dépendent de lévolution
de la balance des paiements et des finances.
Le taux dintérêt dun pays reflète
les aspects financiers du cycle. Il tend à diminuer au cours de
la première étape et augmente pendant la seconde. Comme la
politique de taux de change jouit initialement dune grande
crédibilité, larbitrage entre actifs financiers et crédits
locaux et externes provoque une baisse du taux au cours de la première
phase. Les faibles taux dintérêt contribuent à
lexpansion réelle et financière. Dans ce contexte, la
fragilité financière (selon Minsky) saccroît considérablement.
Lors de la seconde phase, le taux dintérêt augmente
et on assiste à des périodes de manque de liquidités
et dinsolvabilité, tout dabord dans des cas isolés
puis dans le cadre dune crise systématique. Comment sexplique
alors laugmentation des taux dintérêt nominaux
et réels?
Étant donné que le marché financier
est ouvert dans les deux sens il y a arbitrage entre actifs locaux et
externes, comme nous lavons mentionné. La taux dintérêt
en monnaie locale peut être exprimé en tant que somme du taux
international en dollars auquel est assujetti le pays plus le taux de
dévaluation ajusté en fonction du change (zéro en cas
de taux de change fixe), plus un résiduel qui correspond au risque
de change et au risque financier local. Le taux international auquel
est assujetti le pays peut, à son tour, se décomposer en deux
éléments : le taux dintérêt que paie le gouvernement
des États-Unis cest le taux de base du marché
financier international plus un résiduel qui compense le
risque de la dette locale émise en dollars. Sauf dans le cas de
quelques instruments de dette exceptionnels, le seuil de cette compensation
est la prime que paient les obligations en dollars du gouvernement local,
soit la prime de risque-pays.
La somme de la prime de risque de change et de la
prime de risque-pays le prix combiné du risque de dévaluation
et du risque de non-paiement - est la principale variable dont laugmentation
entraîne la tendance à la hausse du taux dintérêt
local. Laugmentation persistante du déficit du compte courant
et, à partir dun certain point, la tendance à
la baisse des réserves réduit la crédibilité
du change, dune part, tandis que, dautre part, saccroît
la probabilité que la dette émise ne soit pas honorée
à temps et dans les conditions prescrites. Le soutien du change
et le service régulier des obligations externes requièrent
de croissantes entrées de capital. Par conséquent, les prix
des risques tendent à augmenter. Les primes de risque élevées
et, par conséquent, les taux dintérêt élevés
sont nécessaires pour équilibrer les portefeuilles et attirer
les capitaux étrangers. Lactivité économique baisse
et des épisodes de manque de liquidités et dinsolvabilité
contribuent en outre à réduire la crédibilité du
change. Cette dynamique sest avérée explosive dans les
cas examinés. À la fin du processus les taux dintérêt
ne sont pas suffisamment élevés pour supporter la demande
dactifs financiers locaux, doù une ruée vers les
réserves des banques centrales, qui entraîne finalement leffondrement
du régime de change. Dans le cas des années 90, le marché
des nouveaux emprunts sest généralement fermé quand
la prime de risque-pays atteignait un certain niveau.
Les poids relatifs de la prime de risque de change
et de la prime de risque-pays ont été différents dans
les expériences des années 70 et 90. Cette différence
est attribuable aux diverses formes que prend le financement externe
à un moment ou à un autre. Dans les années 70, le financement
provenait principalement de prêts des banques internationales.
La prime de risque-pays était alors une surtaxe au-dessus du taux
de premier ordre international pratiqué par les banques pour leurs
prêts envers un pays donné. Le marché secondaire des
dettes était insignifiant. Dans ce contexte, en ce qui concerne
lArgentine et le Chili des années 70, la prime de risque
de change a été le principal facteur déterminant de la
hausse du taux dintérêt lors de la seconde phase du
cycle, tandis que la surtaxe des banques créancières jouait
un rôle modeste. Cest ce qui peut expliquer le comportement
des banques. Dans la mesure où une banque a déjà placé
une partie de son portefeuille dans des actifs du pays, elle a intérêt
à préserver la qualité et la capacité de remboursement
de son débiteur. Lexamen du portefeuille influe sur les décisions
quant aux montants et au prix des nouveaux prêts.
En revanche, dans les années 90, la forme principale
de financement est lémission dobligations dÉtat
et dautres titres de créance sur un marché primaire
constitué de nombreux et divers acteurs. Les titres de créance
émis font quotidiennement lobjet de transactions sur un marché
secondaire actif. La prime de risque-pays résulte de la cotation
continue des instruments sur ce marché. Dans les années 90,
la hausse de la prime de risque-pays résultant de la chute
du prix des titres de créance du pays sur le marché secondaire
mondial est le principal facteur de la hausse des taux dintérêt
dans la phase de récession du cycle. Le marché des obligations
de la récente étape de la mondialisation est plus volatil
que le marché des emprunts des années 70. Il est davantage
sujet aux contagions et aux fuites massives de capitaux.
Le
déficit fiscal et la dette publique
Lanalyse de lévolution
des économies présentée ci-dessus fait ressortir certaines
caractéristiques présentes dans tous les processus qui ont
mené aux crises que nous avons évoquées. La description
de ces caractéristiques est axée sur larticulation des
finances et de léconomie réelle du pays avec le système
financier international. Il y a une rétroaction positive dans la
phase dexpansion et puis une tendance négative dans la phase
de récession. On remarque que dans la description de léconomie
locale le secteur privé et le secteur public ne font pas lobjet
dune analyse distincte. Le déficit fiscal financé au
moyen de capitaux externes est tacitement incorporé dans les postes
locaux des entrées de capitaux et consolidé avec le déficit
privé. La dette extérieure du secteur public est un élément
de la dette extérieure totale du pays et son évolution ne
donne lieu à aucune analyse distincte.
Lexplication de cette approche est simple : la
durabilité fiscale na joué aucun rôle majeur dans
la genèse des crises du Chili en 1982, du Mexique en 1994-1995,
de lArgentine en 1995 et du Brésil en 1998-1999 (pas plus
que dans les crises asiatiques de 1997-1998).
Or, une dette publique en rapide croissance, qui finit
pas être considérée insoutenable par le marché qui
la financée, peut, bien sûr, précéder et déclencher
une crise. Dautre part, le déficit fiscal et la dette publique
étaient élevés lors des crises argentines de 1981-1982
et de 2001-2002 et on a souvent fait valoir que les crises sexpliquaient
par ces circonstances.
Les comptes fiscaux ne sont pas à lorigine
de la crise argentine de 1981-1982. Dans ce cas-là, seule la moitié
de la dette extérieure était publique avant la crise et le
régime militaire ne semblait pas se heurter à des difficultés
majeures pour redresser les finances publiques. Le déficit fiscal
et son financement extérieur ont résulté de décisions
gouvernementales qui ne suscitèrent pas de problèmes particuliers.
La politique a été amplement appuyée par les conseillers
engagés dans lapproche monétaire de la balance des paiements
qui soutenaient alors que la politique monétaire et seulement
elle était linstrument déterminant du résultat
de la balance des paiements et du niveau de réserves.
Tandis quétaient maintenus la discipline
et le contrôle sur le crédit interne disait-on
le financement du déficit public ne créait pas de problèmes.
En outre, ce nest pas le comportement des banques créancières
du secteur public qui a provoqué la crise, pour avoir restreint
leur offre de financement ou en avoir élevé le prix. Les banques
internationales ont continué à assurer le financement du secteur
public, moyennant une faible surtaxe, jusquaux derniers moments
de lapplication du régime de change. Tant dans le cas de
lArgentine que dans le cas, identique, du Chili, la crise financière
intérieure a commencé à se manifester au moins un an
avant leffondrement du régime de change.
Le cas de la crise argentine de 2001-2002 est différent.
La dette publique est alors la principale composante de la dette extérieure
du pays. Lanalyse de ce cas correspond à la dynamique macroéconomique
du cycle qui a été décrit ci-dessus, mais elle sajoute
à un déficit fiscal et à une croissance continue de la
dette publique, financée pour une bonne part à laide
de ressources externes. Cela nest pas arrivé lors du premier
cycle - celui de 1991-1995 mais lors du second, celui qui a débuté
en 1996, après la crise déclenchée par leffet tequila.
Le déficit fiscal sest tout dabord
manifesté dans le système de sécurité sociale. Dune
part, avec la réforme mise en uvre à la fin de 1994,
qui a confié au secteur financier privé (les gestionnaires
de caisses de retraite) une bonne partie des recettes du système,
tandis quétaient maintenues les dépenses publiques qui
consistaient en versements dindemnités de cessation demploi
et de pensions. Dautre part, le gouvernement a décidé
de réduire les contributions patronales, afin daméliorer
la compétitivité qui avait été affaiblie par lappréciation
du change. Quoi quil en soit, dans la seconde moitié de la
décennie des années 90, les intérêts de la dette
publique constituaient la principale composante marginale des dépenses
courantes publiques. La hausse du taux dintérêt caractéristique
de la phase de récession du cycle sest directement répercutée
sur la croissance de la dette publique, ce qui a contribué à
une dynamique perverse daccroissement de la dette et du risque.
Lanalyse de ce cas permet une double constation.
Dune part, on retrouve la dynamique macroéconomique commune
aux processus qui mènent aux crises : le déficit du compte
courant et la dette extérieure augmentent, il existe un besoin
croissant dentrées de capitaux et la fragilité financière
externe de léconomie toute entière saccentue.
Dautre part, parallèlement à ce processus, on constate
une hausse de la dette publique et un accroissement des besoins de financement
du secteur public.
Lanalyse peut associer la tendance à la
hausse de la prime de risque-pays et du taux dintérêt
à la situation des comptes extérieurs du pays ou bien à
lévolution des finances publiques. Ou aux deux, comme cela
sest passé dans le cas des rapports des analystes des fonds
dinvestissement et des agences de notation du risque. La théorie
du rasoir dOccam suggère de privilégier lexplication
la plus générale et de mettre laccent sur les caractéristiques
que la crise argentine partage avec les autres crises. Mais il vaut
mieux dire quen ce qui concerne la récente crise argentine
le débat reste ouvert.
Le FMI et quelques analystes notamment, lex-économiste
en chef du FMI nhésitent pas
à attribuer les causes de la crise argentine au déficit fiscal
et à la dynamique de la dette publique. Bien quil faille
exiger une perspective plus ample et rigoureuse de la part dune
institution multilatérale, linterprétation, comme nous
lavons dit, est plausible. Néanmoins, on ne peut sempêcher
de signaler que la reconnaissance de lautre explication placerait
le FMI dans une position délicate et lobligerait à faire
son autocritique.
Dans la première moitié des années
90, linstitution a accordé son soutien moral et financier
aux politiques de taux de change fixe et élevé, y compris
le régime convertibilité adopté par lArgentine
en 1991. Plus tard, quand la crise du Mexique a mis en évidence
les erreurs de ces politique de change, le FMI a modifié son diagnostic.
La nouvelle orientation a reconnu la volatilité des flux de capitaux
et a recommandé des politiques de taux de change flottants. Toutefois,
cette nouvelle orientation a continué dencourager les politiques
de taux de change fixes de grande rigidité institutionnelle et
légale comme les régimes de caisses démission
ou la dollarisation. Cette catégorie est devenue lune des
solutions dangle acceptées par la nouvelle orthodoxie. Le
parapluie de celle-ci couvrait même le régime de convertibilité
argentin.
Lengagement du FMI envers le régime de
convertibilité sest concrétisé lorsque le FMI a
accordé à lArgentine un train de mesures durgence
à la fin de 2000. Parmi les conditions imposées ne figurait
aucun changement significatif quant à la politique monétaire.
Le soutien du FMI visait précisément à maintenir le régime
en place, alors que selon certaines indications bien claires le régime
nétait pas durable. Finalement, les ressources multilatérales
ont financé le paiement du service de la dette et ont compensé
la fuite des capitaux. Le FMI a octroyé un décaissement en
août 2001, quand les autorités argentines, elles seules pratiquement,
semblaient croire quil était encore possible de soutenir
le régime.
On peut comprendre que le FMI préfère esquiver
la question. Le diagnostic qui attribue les problèmes et la crise
de lArgentine exclusivement aux variables fiscales est commode,
parce quil décharge le FMI de toute responsabilité en
ce qui concerne les événements et leurs conséquences
catastrophiques y compris non seulement celles dont a souffert
la population, mais aussi les pertes de capitaux des investisseurs étrangers.
Mais on comprend moins que le FMI ait refusé par la suite un appui
minimum le refinancement des échéances du capital qui
était dû à linstitution à des politiques
qui avaient pour but dadministrer les conséquences de la
crise à laquelle ont mené les politiques que linstitution
avait approuvées auparavant. De façon paradoxale, des fonctionnaires
du FMI justifient parfois cette réticence en invoquant, sans explication,
les « erreurs que nous avons commises dans le passé vis-à-vis
de lArgentine ».
La
diversité des expériences régionales et les « mesures
de prévention des crises »
Le premier chapitre a présenté
une description succincte de la mondialisation financière de la
région dans les années 90. Si lon regarde de plus près
les politiques adoptées par les pays de la région qui sont
devenus des marchés émergents, on constate des différences
significatives par rapport, dune part, à la nature des mesures
douverture et de libéralisation du marché des capitaux
et, dautre part, au volume et à la composition des flux de
capital. Bien quils aient participé du même processus,
les pays ont suivi des voies distinctes dintégration financière
internationale.
Ces voies distinctes sont un aspect définitoire
du modèle de croissance de chaque pays. Ce sont des processus historiques
au cours desquels se modifie le positionnement économique international
du pays et ce, par le biais de changements de son commerce avec létranger,
de laccumulation de sa dette extérieure et dinvestissements
étrangers directs. Cela se reflète dans les changements de
la structure de la balance des paiements. Quelles que soient les voies
suivies, les conditions en place à un moment donné dépendent
des politiques, des incitatifs et des prix relatifs du moment, mais
également du passé. La variable qui caractérise le plus
ostensiblement cette propriété des voies dintégration
est limportance de la dette extérieure, dans sa relation
avec certains flux, dont le PIB et les exportations.
Les politiques qui ont mené à des dettes
élevées et à une plus grande vulnérabilité
correspondent à des contextes de déréglementation complète
du compte de capital, dappréciation du taux de change et
de politique monétaire passive. Dans ces cas-là, la politique
économique a été orientée vers lintégration
complète dans le système financier international et les flux
de capital constituaient un élément essentiel de la politique.
Le taux de change nominal fixe et la déréglementation complète
du compte de capital impliquaient la passivité de la politique
monétaire. LArgentine, tout au long de la décennie,
le Brésil, depuis 1994 et le Mexique, jusquen 1995, illustrent
bien ces périodes de grande vulnérabilité.
En revanche, il y a eu des modes dintégration
plus robustes. Ils correspondent à des politiques économiques
axées sur la croissance et la stabilité de prix, qui accordaient
un rôle important au taux de change réel compétitif et,
par conséquent, incluaient le taux de change réel dans leurs
objectifs politiques. Cest le cas du Chili et de la Colombie dans
la première moitié des années 90. Ces pays avaient adopté
des régimes de change à fourchettes mobiles, ils avaient régularisé
les flux de capital en pratiquant des taux dimposition différenciés
selon le type de flux - ce qui exigeait un certain contrôle du
marché des changes - et ils avaient appliqué une politique
de stérilisation. Ces ensembles de mesures nont pas rempli
à la perfection tous leurs objectifs, mais ont été plus
robustes que ceux mentionnées ci-dessus.
Une fois mentionnées les conditions qui existaient
dans la région avant les montées de flux de capital on comprend
mieux ces différences entre les orientations politiques. Dans le
cas du Mexique, de lArgentine et du Brésil, le principal
objectif des politiques était de mettre fin à une longue période
de stagnation et de taux dinflation élevés. Le faible
taux dinflation, laugmentation de la demande et de lactivité
qui caractérisent la première phase de lentrée
de capitaux ont été une bénédiction dans ces cas-là.
En revanche, le Chili et la Colombie ont enregistré une bonne croissance
à partir du milieu des années 80 et ont vécu la montée
des entrées de capitaux avec des taux dinflation relativement
réduits, de lordre de 30 % par an. On comprend que ces pays
cherchaient à défendre la stabilité de leurs prix relatifs
et à éviter les perturbations causées par une forte injection
de fonds extérieurs.
Lanalyse comparée de ces expériences
latinoaméricaines, doublée de leçons négatives et
positives tirées dautres expériences, ont permis de
définir une série de recommandations de politiques nationales
axées sur la prévention des crises.
Les mesures de prévention des crises
Premièrement, il y
a consensus quant à limportance dune réglementation
prudente. Les critères conventionnels de réglementation sont
toutefois en bonne partie procycliques. Par conséquent, une réglementation
prudente ne devrait pas considérer uniquement les risques
microéconomiques mais également les risques macroéconomiques
et systémiques, comme ceux découlant du décalage des
devises et de laccumulation de dettes à court terme en devises
étrangères. De toute façon, décharger lentière
responsabilité de la réglementation prudente sur les pays
bénéficiaires leur impose des fardeaux onéreux.
Les crises nont laissé aucun doute quant
à lincompatibilité entre les taux de change fixes et
la volatilité des flux de capitaux. Cet enseignement a été
retenu par le FMI, comme nous lavons déjà dit. En ce
qui concerne le régime de change toutefois, bien quil y ait
consensus sur la flexibilité, le débat est ouvert quant aux
possibilités et aux avantages de lintervention sur le marché
des changes. Le FMI plaide pour le flottement pur et simple et attribue
à la politique monétaire toute la responsabilité de la
stabilité des prix et du taux de change. Malgré cela, la plupart
des pays adoptent en fait des régimes intermédiaires, de flexibilité
contrôlée, qui comprennent différents types dintervention
de la part de lautorité monétaire sur le marché
des changes.
Lanalyse comparée des modes dintégration
suggère dautres « mesures de prévention des crises »,
axées sur la réglementation des entrées de capital pendant
les périodes dexpansion. Ces réglementations des entrées
de capital se fondent sur les expériences du Chili et de la Colombie
pendant la première moitié des années 90 et également
sur les réglementations pratiquées par certains pays dAsie,
comme Taïwan.
La flexibilité du taux de change décourage
delle-même certains flux de capitaux à court terme mais
dans des contextes de volatilité des flux de capital
peut entraîner une volatilité intolérable du taux de
change nominal et réel. Lapplication de contrôles directs
ou lapplication de réserves de caisse sur les entrées
de capital, comme lont fait le Chili et la Colombie peut
contribuer à la stabilité du marché des changes et du
flux de capitaux, tout comme elle peut aussi modifier la durée
des entrées de capitaux, décourageant celles à court
terme. Au-delà de son rôle stabilisateur à court terme,
lobjectif de la réglementation est de régulariser les
entrées de capitaux pour que leur comportement se rapproche de
celui dun flux stable et prévisible. La CEPALC a été
le chef de file de la promotion de cette approche et de cette orientation
politique. Le FMI sest opposé et continue de sopposer
à la régularisation des flux de capitaux, même dans le
cas de régularisations prudentes en période dexpansion.
Linstitution a agi précisément dans le sens contraire,
en essayant de rendre obligatoire pour les pays membres la déréglementation
complète du compte de capital. À cet égard et également
à légard du régime de change, le FMI adopte des
positions extrêmes, davantage fondées sur la croyance que
les marchés se stabiliseront deux-mêmes que sur un bilan
prudent des expériences.
Les « mesures de prévention des crises »
résument les leçons que lon peut tirer de lexpérience
régionale. Mais les recommandations sappliquent aux périodes
de montée des flux de capitaux, situation quon ne peut espérer
dans un proche avenir. En revanche, les programmes régionaux et
mondiaux soulèvent dautres questions.
Les
pièges du financement extérieur
Les pays de la région
qui ont choisi la voie dune plus grande grande vulnérabilité
avaient tendance à tomber dans des pièges financiers. Dans
les années 1998-2001, lArgentine en a été un exemple
éloquent. Les pays peuvent éprouver des difficultés de
financement même sils ont déjà subi et surmonté
une crise. Le Brésil, par exemple, a corrigé en 1999 les principales
caractéristiques de sa précédente politique macroéconomique.
Mais le changement ne pouvait modifier lhéritage structurel
de sa politique antérieure. Le cas du Mexique est diamétralement
opposé à cet égard puisque, après les crises de
1994-1995, cette économie a suivi une politique dintégration
plus robuste.
Les pièges financiers résultent de deux
liens principaux entre léconomie et le marché financier
international. Le premier lien est déterminé par limportant
volume des besoins de financement. Le refinancement des échéances
de la dette et le financement des déficits structurels élevés
du compte courant sont devenus le principal aspect des rapports entre
le pays et le marché financier international. Cest une situation
qui est très vulnérable aux effets de contagion ou de toute
autre source de volatilité. Elle est également plus sujette
à leffet Pygmalion. Le marché évalue cette situation
et impose des taux élevés de risque-pays. Le pays perd une
bonne part de sa marge de manuvre au niveau de sa politique économique.
Le second lien résulte des effets sur les taux
dintérêt et les prix des actifs financiers. La prime
élevée de risque-pays rend le financement extérieur plus
cher, contribuant ainsi à la détérioration aggravée
des taux dendettement. Par ailleurs, la somme du taux international
et de la prime de risque-pays détermine le seuil du taux réel
dintérêt local. Lintégration du marché
émergent dans le marché financier international aboutit à
une intégration segmentée, dans laquelle le taux dintérêt
local est sensiblement plus élevé que le taux international.
Les effets négatifs des taux dintérêt élevés
sur la croissance et la fragilité financière intérieure
et extérieure ont été examinés ci-dessus de façon
relativement détaillée. Nous y avons souligné ce point
en tant quélément de la dynamique qui entraîne
des crises. Nous allons maintenant aborder le phénomène de
lintégration segmentée, au-delà des crises quelle
peut entraîner.
Les primes de risque-pays
toujours élevées - sont un résultat inattendu
de la mondialisation financière. Dès le début, les partisans
de la mondialisation ont présenté lintégration
complète des systèmes financiers locaux dans le système
international comme la panacée vers laquelle convergerait le processus.
Lintégration complète implique un système dintermédiation
globale dans lequel le rendement des actifs du public, dune part,
et le coût du capital pour les débiteurs, dautre part,
séquivalent pour des transactions économiquement équivalentes,
quel que soit lemplacement géographique des épargnants
et des investisseurs.
On faisait valoir que lintégration complète
devait réduire les coûts dintermédiation et ramener
le coût du capital au niveau de celui des pays développés.
Dans la mesure où la situation relative des pays en développement
offre plus doccasions daffaires, cela devrait occasionner
des flux dinvestissements et de financement capables de combler
lécart du développement.
La convergence du processus de mondialisation vers
lintégration complète aurait signifié la réduction
permanente des primes de risque-pays, ce qui ne sest pas produit.
Au contraire, lexpérience accumulée après la crise
asiatique suggère que la mondialisation sest rapprochée
dun système dintégration segmentée où
le coût du capital est, dans bien des cas, systématiquement
plus élevé dans les économies des marchés émergents
que dans les pays développés.
On pourrait croire quun équilibre fiscal
suffirait et que de nouveaux emprunts publics ne seraient pas nécessaires
pour annuler les effets du risque souverain. On pourrait faire valoir
comme beaucoup le font - que le problème réside exclusivement
dans les finances du secteur public, ce qui nest pas le cas. Les
finances dun pays peuvent être équilibrées ou accuser
un excédent, mais cela ne garantit pas que son économie dispose
des ressources en devises étrangères nécessaires au service
et à lamortissement de la dette en dollars. Et plus encore,
le gouvernement pourrait compter sur les ressources nécessaires
en devises étrangères pour répondre à ses propres
besoins, mais non de ceux de lensemble de léconomie,
de sorte quil pourrait ne pas disposer des devises nécessaires
pour le service de la dette extérieure privée. Dans ces conditions,
les autorités pourraient se voir obligées ou choisir de suspendre
la convertibilité de la monnaie nationale ou dinterrompre
les paiements à lextérieur, dans le cas dune économie
dollarisée, et forcer linexécution des contrats. La
souveraineté autorise cette possibilité. Le risque souverain
va au-delà du risque dinsolvabilité fiscale.
Dans certaines circonstances précises, les autorités
dun pays peuvent décider ou avaliser linexécution
de contrats particuliers. Cet aspect de la souveraineté limite
la capacité dun agent économique étranger de faire
respecter le contrat auquel il est partie. Il sagit dun
risque irréductible de la souveraineté. Il ny a pas
de raisons a priori de supposer que le prix de ce risque serait très
élevé, mais il existe, entre le processus de mondialisation
financière et « les institutions » des États, une
tension qui risque de générer des situations dintégration
segmentée. Cette tension ne peut être dissipée uniquement
au niveau des politiques nationales.
Il est apparemment difficile de trouver des issues
aux pièges du financement ou, de manière plus générale,
détablir un contexte international capable déviter
lintégration segmentée sans un important effort de coopération
internationale. La mondialisation a mis sur pied un système dépourvu
de la plupart des institutions qui ont été établies au
fil des ans dans les systèmes nationaux, pour en améliorer
le fonctionnement et leur donner la stabilité voulue.
Les institutions nationales ont été à
lorigine de la conception dinstitutions et de mécanismes
financiers de stabilisation qui remplissent des fonctions analogues
sur le plan international. Dans chaque cas, létablissement
de ces institutions exige que soient cédés certains attributs
de la souveraineté nationale. Cela se produit même dans le
contexte de la production et de la disponibilité dinformation
fiscale et financière, là où ont le plus progressé
les discussions et les accords sur la structure financière internationale.
Plus on cède dattributs plus il faut établir, sur le
plan international, des institutions de surveillance et de réglementation
prudente, domaine qui a connu peu de progrès. Létablissement
dun mécanisme international qui jouerait le rôle de
prêteur de dernière instance analogue au rôle
que jouent les banques centrales au niveau national - exige encore plus
dengagements en matière de souveraineté.
La cession de souveraineté
aux organismes multilatéraux ou à dautres institutions
internationales ne pourrait progresser sil nétait pas
prévu de discuter de la conduite des anciennes et des nouvelles
institutions. Les institutions existantes, comme le FMI et la Banque
mondiale, nont pas dorganisation démocratique. Les
initiatives qui impliquent des cessions de souveraineté sans accroissement,
en contrepartie, de la participation des pays qui cèdent une partie
de leur pouvoir dans la conduite des organismes sont vouées à
léchec.
Jusquà tout
récemment, il semble y avoir eu un certain progrès. Lampleur
et les conséquences des crises asiatique et russe ont poussé
les pays centraux à mener certaines actions orientées vers
létablissement dinstitutions internationales de supervision,
de prévention de crises et de surveillance structurée de celles-ci.
Lidée dun partage des responsabilités entre débiteurs
et créanciers ainsi que celle du partage des coûts du redressement
ont fait un certain chemin. Quoi quil en soit, après une
période de retrait des initiatives, dues à un climat de complaisance
en 1999 et 2000, ce sont de nouveau les conceptions contraires à
lintervention publique qui prédominent. De fait, on constate
un retour à une vision analogue à celle qui dominait lanalyse
de cette question au début des années 80.
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